Combattre la prostitution et défendre les prostituées (par Léa Guichard)

Revue Tout est à nous ! 3 (septembre 2009)

On distingue généralement trois positions à l’égard de la prostitution, le prohibitionnisme, le règlementarisme et l’abolitionnisme, mais qui ne peuvent résumer les différentes sensibilités sur cette question. Deux positions sont apparues au cours de la réunion nationale Intervention féministe du NPA des 13 et 14 juin. Leurs divergences théoriques ne doivent pas cacher le fait qu’elles se recoupent au moins sur un point essentiel : la lutte contre la répression dont sont victimes les prostituées.


Cette contribution s’inspire largement du livre d’Attac Mondialisation de la prostitution, atteinte globale à la dignité humaine.


Le système prostitutionnel est une organisation semblable à la mondialisation financière, qui génère d’énormes bénéfices avec la marchandisation généralisée des biens et des services dont le point ultime est la marchandisation des corps et des êtres humains (bien au-delà de celle de la force de travail). Totalement intégré à la mondialisation, il tire profit de l’appauvrissement des populations, de l’expansion du libre-échange, de l’augmentation de la traite d’êtres humains ainsi que de la criminalisation des migrants, dont la moitié sont des femmes.


Mais c’est avant tout une violence physique et symbolique contre les femmes, l’expression la plus violente de la domination masculine, bien antérieure au capitalisme. Toutes les femmes sont susceptibles de faire l’objet d’une mise à disposition marchande. La prostitution n’est pas seulement basée sur les inégalités hommes/femmes mais aussi structurée sur les inégalités sociales, la majorité des prostituées1 étant issue des classes défavorisées.


Pour justifier cette violence, le néolibéralisme utilise la notion de « libre choix » en se basant sur des conceptions de liberté individuelle, en occultant les rapports sociaux et les formes de domination. Les femmes choisiraient librement, car elles gagneraient mieux leur vie qu’ailleurs et peut-être dans des conditions de vie moins dures. C’est la politique du « moins pire ». Mais là où la prostitution est légalisée, elle a augmenté, de même que les violences faites aux femmes.


Le système de la prostitution exploite les trois grands rapports de domination : rapport de sexes, de classes et les rapports de domination Nord/Sud. Cela ne peut donc être un « choix » pour les femmes de pratiquer cette activité, car alors tout le monde serait concerné et non pas les personnes les plus vulnérables, 
celles des couches sociales les plus pauvres, des minorités ethniques (aborigènes, maoris, tsiganes, minorités ethniques en Asie…) ou encore les victimes d’agressions sexuelles lors de leur jeunesse (ces violences-là concernent toutes les populations).


La prostitution a pour but de satisfaire une certaine vision de la sexualité des hommes, liée à l’idée que celle des femmes est inexistante. Si aujourd’hui se développe une prostitution masculine essentiellement à destinations des hommes, cela montre la capacité du capitalisme à s’adapter à de nouveaux marchés. Mais cela n’enlève rien au caractère patriarcal de la prostitution et cela se base toujours sur l’exploitation des rapports de domination.


Il existe plusieurs justifications aujourd’hui à la prostitution : c’est « le plus vieux métier du monde » (historiquement le plus vieux métier des femmes est celui de sage-femme), donc une fatalité due à la nature des femmes. La nature sert de justificatif à beaucoup d’oppressions (le racisme, les colonies…). Le sociologue suédois Sven Axel Mansson a montré que la prostitution est culturelle et varie considérablement d’une société à l’autre. Ce qui renvoie à une autre justification : le besoin irrépressible de sexe pour les hommes (cela servait même à justifier le viol jusque dans les années 1970). La sexualité comme les différences de genres sont construites socialement, pourtant la prostitution repose sur l’idée que les femmes ne servent qu’à assouvir la libido masculine. Et enfin, elle servirait à éviter les viols et agressions sexuelles. Ce qui est un comble, puisqu’elle est la possibilité même de la possession du corps des prostituées et donc des femmes. Le néolibéralisme y a aussi introduit la notion de services et de loisirs : on ne limite pas le droit à la consommation même si elle est sexuelle.


Les États face à la prostitution ont trois possibilités : la prohibition avec interdiction totale et répression, qui vise essentiellement les prostituées ; le réglementarisme sous contrôle de la police et des municipalités avec surveillance médicale ainsi que la légalisation du proxénétisme ; et l’abolitionnisme où l’État est tenu de protéger et réinsérer les prostituées avec une interdiction du proxénétisme.


L’Union européenne a, en quelque sorte, fait son choix avec un décret qualifiant la prostitution de simple prestation de service. L’Allemagne a rouvert les maisons closes, la Suède pénalise le client, et la France est sur la position abolitionniste, mais bien loin de la définition. En effet, les prostituées sont soumises à l’impôt ainsi que les proxénètes, même si ce sont des délinquants. La réinsertion n’est assurée que par les associations qui disposent de très peu de moyens. De plus, l’expulsion des sans-papiers et la criminalisation des prostituées avec les lois Sarkozy ouvre davantage la voie au prohibitionnisme de fait, en réprimant les prostituées sans remettre en cause le proxénétisme ni les clients.


Le débat est polarisé par l’abolitionnisme et le réglementarisme. Les arguments des réglementaristes sont construits autour de l’idée que la prostitution est un métier comme un autre avec les droits correspondants, la notion de libre-choix et que, comme la pornographie, ce serait le nouveau symbole de la libération sexuelle des femmes.


Sur l’accès aux droits, c’est en tant que personnes qu’elles doivent avoir des droits et non pas en fonction d’une activité. Il en est de même de l’amélioration de la couverture sociale. Souvent la protection médicale est mise en avant, alors que cela permet uniquement de contrôler que le client est une « marchandise » saine. Lorsque ce n’est pas le cas, la prostituée est licenciée, ce qui fait que la prostitution clandestine n’a pas du tout baissé dans les pays réglementaristes (les Pays-Bas par exemple). Dans ces pays, la situation des prostituées ne s’est pas améliorée : les violences à leur encontre sont banalisées et la concurrence tire vers le bas les « conditions de travail ». Un rapport de 2003 constatait que la législation hollandaise n’avait pas supprimé la clandestinité, la stigmatisation sociale, ni les violences. Ce rapport indiquait aussi que les trois quarts des prostituées voulaient suivre un programme pour quitter la prostitution.


L’abolitionnisme est souvent présenté comme le masque du prohibitionnisme, ou encore serait puritain et moralisateur. Or, ce combat contre la prostitution ne vise pas les prostituées mais les violences qu’elles subissent ainsi que le système qui va avec. Il n’y a pas de jugement moral là-dedans. En tant qu’abolitionnistes, on ne peut que critiquer les insuffisances des pays dits abolitionnistes, en ce qui concerne les moyens en faveur des prostituées, ainsi que la répression dont elles sont victimes.


Une grande majorité du mouvement féministe se retrouve sur la position abolitionniste. Il ne se situe en aucun cas contre les prostituées, mais au contraire avec elles, contre la répression. Récemment une structure se définissant comme un syndicat a été mis en place par des prostitué–e-s, mais ce n’est pas la légalisation de la prostitution qui apporte de vrais droits.


Abolir la prostitution c’est :


l Refuser la marchandisation du corps humain


l Réaffirmer et obtenir des droits fondamentaux (CMU, un revenu décent, l’accès aux soins, droit au logement, protection sociale, un minimum vieillesse décent, le RMI, droit à l’emploi et à la formation…) pour tous, quel que soit son statut


l Se battre pour la régularisation de tous les sans-papiers


l Réprimer et lutter contre la traite des personnes


l Faire voter, avec des moyens correspondant, la loi cadre contre les violences faites aux femmes, écrite par le Collectif national des droits des femmes, pour pouvoir lutter contre ces violences avec une vraie prévention, des moyens….


l Prendre en charge les victimes de la prostitution (structure d’accueil, de soins, l’insertion professionnelle, protection et assistance…)


l Supprimer les lois répressives.


« L’objectif est d’abolir le système de la prostitution et de créer les conditions pour un monde sans prostitution, de s’attaquer à la prostitution ET défendre les prostituées. Le droit des personnes à ne pas se prostituer, ni à être prostituables est au cœur de cet objectif. »2


1. On n’oublie pas les prostitués mâles, mais pour des raisons de grammaire on utilisera « prostituées »


2. Attac : Mondialisation de la prostitution, atteinte globale à la dignité humaine édition. Mille et une nuits