Effondrements à Marseille :
bilan et perspectives avec Kevin Vacher, du Collectif du 5 Novembre

Au lendemain des effondrements de la rue d’Aubagne, un collectif d’habitants s’est constitué pour, non seulement interpeller les pouvoirs publics, mais aussi « organiser des rencontres avec les habitant·es et les délogé ·es de toute la ville, informer chacun de ses droits, dénoncer les violences policières, faire de la vigilance citoyenne en cas d’évacuation, créer de la solidarité… » Kevin Vacher, membre du « Collectif du 5 novembre — Noailles en colère » dresse ici le bilan de deux ans de lutte et dessine des perspectives. 

Propos recueillis par Arnaud M.

« Deux ans après les effondrements, on peut dire qu’on a obtenu, sur la question du logement, une seule victoire, mais importante, qui est une victoire d’urgence : c’est l’adoption de la “Charte pour un relogement digne”, rédigée au fil des rassemblements avec les délogéEs, négociée et réécrite suite aux différentes rencontres et pétitions avec plusieurs associations, comme Emmaüs, la Fondation Abbé Pierre, ou la Ligue des Droits de l’Homme Marseille, et imposée à la Mairie, puis signée en juillet 2019 avec l’État et la Ville de Marseille. C’est une victoire en termes de droit acquis, puisque la Charte va au-delà de la législation existante, mais c’est aussi une victoire politique dans la méthode : le fait d’avoir constitué une assemblée auto-constituée, et d’avoir soumis le fruit de ce travail à des élus, c’est quelque chose d’assez puissant. 

Sur la question de logement, on peut faire le constat qu’il n’y a pas d’autres victoires. Maintenant, il faudra voir ce que fera le Printemps Marseillais [liste de coalition allant du PS au PCF, qui a porté une écologiste, Michèle Rubirola, à la tête de la Mairie]. On a déjà obtenu quelques réponses positives qui tiennent en quelques engagements pris. La maire a par exemple annoncé qu’elle souhaitait réquisitionner les logements vacants, revendication que nous portons, qui va au-delà de la loi telle qu’elle existe aujourd’hui, qui ne le permet pas vraiment. C’est déjà une petite victoire que M. Rubirola prononce le mot de réquisition, ce qui revient à s’en prendre à la propriété privée. Et c’est une autre victoire qu’elle ait rendu hommage non seulement aux huit morts de la rue d’Aubagne, mais également à Zineb Redouaune [Le 1er décembre 2018, cette octogénaire était mortellement touchée à son domicile par une grenade lacrymogène tirée par les forces de l’ordre lors de l’“acte III” du mouvement des Gilets jaunes.] C’est la première fois qu’on entend une personne politique à ce niveau de responsabilité évoquer les violences policières.

Mais on attend davantage bien sûr que des paroles et des engagements. Par exemple sur le droit des relogéEs, notamment étrangerEs, et généralement pour les plus précaires, envers lesquelLEs la nouvelle municipalité envoie des signaux contradictoires. C’est toujours le même danger après une victoire électorale de la “gauche” : les mouvements sociaux ont tendance à se démobiliser, parce que les sympathisants se reposent sur les espoirs qu’un changement aura mécaniquement lieu. Aux militants de rester vigilants et de poursuivre leur travail de pédagogie 

Il faut dire que la crise du logement n’a pas pris fin avec les municipales. Depuis deux ans, 5 000 personnes ont été évacuées dans 8 arrondissements de la ville (du 1er au 7e, et dans le 15e) qui touchent non seulement les classes les plus populaires, mais aussi les classes moyennes, puisqu’elle affecte tout le bâtiment ancien, même dans des quartiers qu’on dit plutôt favorisés comme le 6e. À ce jour, 1 500 personnes sont encore hébergées dans des logements provisoires, et 500 environ encore en hôtel ; 3000 personnes ont regagné un logement, mais certains ont réintégré leur propre domicile, qui est parfois devenu insalubre. On vit ainsi à une crise continue. Par exemple, pendant le premier confinement, ce sont les habitants de 29 immeubles qui ont encore été délogés…

Quelles perspectives envisager maintenant ? À Marseille, entre le 5 novembre et l’élection municipale, on a pu constater une centralité de la question du logement grâce à une alliance nouvelle de la classe populaire et des classes moyennes. La séquence électorale a été l’écho de cette centralité, et comme souvent, en traduisant ces enjeux, elle a réduit cette centralité. La question qui se pose à nous est celle de poursuite de cette lutte face à un pouvoir avec lequel nous ne sommes pas en conflit — et on ne souhaite d’ailleurs pas entrer en conflit avec lui, ce qui signifierait qu’on aurait alors échoué. Il nous faut réfléchir à une manière de retisser cette alliance entre classe moyenne et classe populaire. 

Le deuxième enjeu porte sur la politisation de l’enjeu du logement. La question est d’abord celle de la responsabilité citoyenne : le Collectif du 5 Novembre l’a politisée avec la Charte, mais il faut désormais une nouvelle étape pour faire entendre son importance centrale, puisque la crise du logement se trouve à la croisée des questions sociales et climatiques. On risque en effet à l’avenir de subir d’autres “5 Novembre” avec la crise climatique. Il s’agit donc d’inscrire cet enjeu dans le long terme. Or, pour le moment, on ne voit pas de réflexion au croisement des questions sociales et environnementales. Peut-être parce que la lutte pour le logement s’ancre localement, alors que celle sur le climat se situe sur un plan global. Pour autant, des mobilisations sur les habitats précaires s’organisent un peu partout, avec le DAL, le collectif APPUII, des collectifs à Toulouse, à Paris — mais ces luttes par définition atomisées et conduites par des populations elles-mêmes précarisées manquent de ressources pour tisser des liens entre elles… Reste donc à penser des coordinations qui viendraient s’imposer à l’agenda national, ce qui a été fait avec le 5 novembre, mais de manière exceptionnelle. Car ce ne sont presque jamais les drames qui produisent les mobilisations, mais c’est par des coalitions militantes déjà prêtes qu’on peut politiser les questions liées aux drames. Beaucoup reste donc encore à construire. »

Kevin Vacher

dans Lutter